Témoignage Jeanine Séni

Jeanine SENI, née le 13 juin 1933 à Paris, à l’hôpital Rothschild, nous raconte.

Mes parents et grands-parents sont venus de Turquie,d’Istanbul, dans les années 1924-1925. Nous sommes d’origine judéo-espagnole. Mon père, Raphaël SENI, ma mère Sol ELIE (dite Solange) se sont mariés à Paris en 26. Nous étions 5 enfants – 2 garçons, 3 filles – Mon frère, le premier, est né en 1927.

Quelles sont les raisons qui les ont fait quitter la Turquie ?

Mes parents avaient déjà des oncles et tantes qui avaient immigrés quelques années auparavant. Ma mère désirait se marier et construire sa vie à Paris.

Dans quel quartier ont-ils habité ?

Avant son mariage, mon père habitait le Père Lachaise. Dans ce quartier il y avait de nombreuses familles judéo-espagnoles. Ma mère, elle, habitait rue Basfroi, dans le 11ème, près de la place Voltaire, chez sa tante. Mes parentes se sont rencontrés grâce à des amis communs. Ils ont habité rue Crépin du Gast (entre Père Lachaise et Ménilmontant). A l’arrivée des enfants, l’appartement devenu trop petit, ils ont été logés dans une HLM, dans cette même rue.

Ma grand-mère paternelle vivait avec nous, six mois dans l’année. J’allais à l’école communale avenue de la République.

Quelle était la profession de vos parents ?

Mon père était « réparateur artistique » de tapis d’Orient. Il a réparé les tapis de la Duchesse de Windsor, dans sa maison à Paris, et ceux de célébrités du monde du spectacle. C’était un artiste. Il savait reproduire à la perfection les dessins. Il était très estimé, apprécié dans son travail. Enfant, son univers nous paraissait tout naturel. Ce n’est que de nombreuses années après que j’ai vraiment réalisé sa valeur sur le plan artistique et que j’ai pris conscience qu’il avait été quelque un dans son métier Il a travaillé 20 ans pour les Ets Jansen, rue Royale, Paris Ier.

Quelle était votre relation à la langue judéo-espagnole, au français ?

Ma grand-mère paternelle ne parlait pas français. Ma mère le parlait parfaitement mon père un peu moins. Nous, enfants, utilisions le judaïté espagnol à la maison avec la famille. Mais nous parlions le français à l’extérieur. Nos parents utilisaient le turc lorsqu’ils ne souhaitaient pas que nous, enfants, comprenions leurs conversation.

Ma mère avait une très belle voix et chantait en judéo-espagnol et les chansons à la mode à l’époque. Elle aimait se rappeler que lorsqu’elle se promenait en barque dans le port d’Istanbul, elle chantait…

Quels souvenirs avez-vous gardé du quartier Sedaine-Popincourt ?

Je me souviens de l’épicier Abramof, devenu les 5 Continents, situé rue de la Roquette, dans le 11è./ Mon père allait chercher les produits orientaux, particulièrement les fromages de feta et kachkaval, et les produits de bas, café, huile, olives, etc. le samedi matin car il travaillait les autres jours.

Avec mes sœurs, et parfois mes frères, nous allions au Talmud Torah, passage Charles Dallery. C’était en 1938, j’avais 6 ans. Nous apprenions l’hébreu, les prières. Nous y passions toute la journée, de 10h à 17h. C’était très convivial. Le Directeur, le Rabbin Catarivas, était sévère mais très à l’écoute des enfants. Nous faisons aussi du théâtre et pour Pourim, j’avais été choisie pour interpréter la Reine Esther. Nous faisions aussi des sorties dans les parcs, des jeux encadrés par de jeunes moniteurs.

Comment avez-vous vécu la guerre ?

Nous avions une maison de campagne à Champ s/Marne, où nous nous sommes réfugiés, ma mère et les cinq enfants. Mon père, lui, continuait à travailler à Paris. Les événements dramatiques ne lui permettaient pas de nous rejoindre tous les jours dans notre résidence secondaire.

Je me souviens que les jours où la gestapo et la milices faisaient des rafles, les concierges de l’immeuble prévenaient mon père de ne pas rentrer à notre appartement parisien, alors il nous rejoignait à Champ s/Marne.

Voici une situation vécue : en 1942, notre voisin Monsieur Marti, policier, se trouvant dans l’escalier, a rencontré des inspecteurs de la police française qu’il connaissait. Celui-ci leur a demandé quel était l’objet de leur venue. Ils ont annoncé qu’ils avaient ordre d’arrêter M. Raphaël Seni, mon père. M. Marti les a priés de partir et de laisser mon père tranquille. Ce qu’ils ont fait. Ce jour là, ce brave homme a sauvé la vie de mon père.

Autre souvenir : en 1941, lorsque l’on a entendu parler des premières rafles dans le 11è, mon père a voulu effacer toute trace visible de notre judaïsme dans la maison. C’est avec beaucoup de chagrin qu’il a brûlé des livres de grande valeur. Mon père et ma mère pleuraient. Je l’ai vu les mettre au feu en disant « on est obligé si on veut sauver nos ies sinon les Allemands vont nous trouver et nous conduire à Drancy ». (Ces livres étaient d’écrivains connus, entre autres l’écrivain-journaliste Elia Karmona, judéo-espagnol de Turquie. Mon père nous lisait des histoires de familles vécues, parfois tristes, nostalgiques, histoires d’amour passionnantes qui se situaient en Turquie. Ceci nous ravissait, mon père en avait les larmes aux yeux car c’était émouvant.)

Lorsque ma mère, qui vaquait à ses occupations dans la maison, entendait l’alerte, elle paniquait, s’agitait et nous descendions rapidement nous cacher dans les abris de l’immeuble, avec tous les voisins. A cet instant, nous sentions que quelque chose de grave se passait La même chose pouvait avoir lieu la nuite et nous descendions en robe de chambre.

Autre situation vécue : mes parents ont été dénoncés par des voisins. Ils avaient révélé aux policiers que nous avions une maison à Champ s/Marne. Comme il était interdit aux Juifs de sortir de Paris, nous ne devions pas aller au-delà de la gare de l’Est. A la suite de cette dénonciation, mon père et ma mère furent conviés une première fois, séparément, à la gestapo.

L’inspecteur de police et les SS leur ont signifié clairement qu’ils ne devaient plus retourner à la campagne. Après un interrogatoire musclé, mon père est ressorti avec le visage enflé, provoqué par la peur et le choc affectif.

Malgré cette interdiction, ma mère, très courageuse, s’est rendue à Chap. Elle a transmis aux voisines ses consignes : de s’occuper du jardin et de la basse-cour, leur a donné les clés de la maison. Elle les remercia en leur donnant les œufs, les légumes du jardin et les fruits.

A la troisième convocation, ma mère a été obligée de remettre les clefs sur le bureau du chef de la gestapo, lui demandant une fois de plus de ne « plus mettre les pieds là-bas ». L’inspecteur français lui a interdit de se rendre plus loin que la gare de l’Est. Ma mère, avec détermination, a répondu : « je suis française, mère de cinq enfants, j’ai eu la médaille de « mère français ». Si vous me prenez mes clés, cela ne vous portera pas chance. » Après ces propos virulents, celui-ci n’a pas osé prendre les clés qui sont restées sur le bureau.

Ne pouvant se conformer au règlement, ma mère a repris le train, en directeur de Champ s/Marne. Par un concours de circonstances incroyable, l’inspecteur de police qui l’avait interrogée, se trouvait dans le même wagon qu’elle. Il l’a vue. Elle s’est éclipsée. Arrivée à la gare de Chelles, elle a pu descendre, marcher à pied les trois kilomètres qui la conduisaient à la maison. Ce fut un véritable miracle.

Comment s’est passé votre vie en tant qu’élève, pendant la guerre ?

Comme tous les enfants, j’ai porté l’étoile jaune. Nous avions une institutrice jeune, d’origine allemande; Elle a annoncé aux élèves de la classe qu’aucune réflexion ne serait admise concernant l’insigne que nous portions, mes camarades et moi, sinon elles seraient punies.

Je me souviens aussi que nous descendions à chaque alerte, dans des abris aménagés dans les caves et que notre maîtresse contint à faire ses cours.

Avez-vous d’autres souvenirs ?

Oui, mes deux frères âgés de 14 et 15 ans, appelés les « J3 » adolescents pour les cartes d’alimentation, recevaient 100 g. de pain par jour et par enfant, ce qui est insuffisant lorsqu’on est en plein croissance. Mon père arrivait à se procurer du vin qu’il échangeait contre des cartes de pains.
C’était très difficile pour ces adolescents de vivre leur vie de jeunes, à cette époque. Mon frère de 17 ans voulait sortir, s’échappait de la maison, ne voulait pas porter l’étoile jaune. Ma grand-mère avait cousu des pressions sur le revers de son manteau pour dissimuler son étoile. Lorsqu’il prenait le métro nous étions inquiets car les inspecteurs surveillaient si les Juifs se trouvaient bien dans le dernier wagon, portaient bien’létoile jaune. Après 20 h, c’était le couvre-feu.

Quand il y avait des rumeurs de rafle, les gens cachaient leur étoile, sinon ils appliquaient le règlement.

Quels liens avez-vous eu avec la synagogue « Al 7 » ?

J’ai bien connu cette synagogue. Nous y rencontrions la famille, les amis. On écoutait les prières car on avait la foi. On respectait les traditions.

Je souhaite que cette ancienne synagogue devienne un lieu de culture où tous les Judéo-Espagnols pourraient se retrouver afin que demeure la mémoire de nos parents et de ceux que l’on a tant aimés.

 

Propos recueillis par Angèle Saul
Août 2006