Témoignage de Rachel Garguier

Je suis Rachel GARGUIER, née le 6 mai 1926 à Paris 6ème. Mes parents et grands-parents sont nés en Turquie. Ma mère à Istanbul en 1901 et mon père en 1903 à Manissa, près de Smyrne. Ils se sont rencontrés à Istanbul et après leurs études en 1924 ont émigré en France. Devenu Français par naturalisation en 1927, mon père fut mobilisé comme soldat cette même année. Ce fut un honneur pour lui de servir la France.

Mes parents avaient hérité de la culture judéo-espagnole qu’ils continuaient à pratiquer. Par contre, ils avaient pris une bonne distance avec le judaïsme et le religieux, en général. Tous les deux s’exprimaient parfaitement en français, ayant fait des études supérieures.

Pourquoi sont-ils partis de Turquie?
Je n’ai jamais su si les événements politiques de l’époque (montée des nationalismes) avaient provoqué leur départ. Ce que je sais, par contre, c’est que leur choix de vivre en France avait été influencé par leurs études et leur milieu d’origine, valorisant depuis toujours la culture française.
En 1928, mon frère est né.
En 1929, mes grands-parents paternels nous ont rejoints à Paris avec quelques oncles et tantes. Mes grands-parents maternels émigrèrent en Israël avec leurs enfants.

Comment était votre vie en France, avant guerre?
Notre intégration fut assez réussie. Réussite sociale pour mes deux parents. Ma mère était secrétaire dans un journal, mon père directeur d’une entreprise.

Comment as-tu connu le quartier du 11ème arrondissement?
Lors des séjours chez mes grands-parents, je me retrouvais chez eux d’abord au 90 rue de la Roquette (à l’emplacement de la synagogue actuelle) où il y avait un hôtel. Celui-ci, tenu par des Auvergnats, abritait des Judéo-espagnols. Puis ils ont habité au 22 rue Popincourt.

Mon grand-père allait à la synagogue « Al Syete ». Il avait sa place attitrée. Nous allions le chercher à la sortie, le vendredi soir ou le samedi matin. Je n’avais que 5/6 ans, mais j’ai une vision très claire de l’intérieur de ce lieu. Moi, je suis allée à l’école maternelle à côté. J’ai fréquenté aussi le Talmud Thora.
Je me souviens aussi qu’un homme vendait dans la rue des borekas (petits pâtés au fromage ou à la viande). Je l’avais surnommé Monsieur Borekas. Il criait « Borekas, borekas!… » Il y avait deux épiciers turcs rue Sedaine et un rue de la Roquette: les 5 Continents. M. Cohen, lui, vendait des légumes rue Popincourt, sous une porte cochère.
Lorsque je n’étais pas chez mes grands-parents, j’étais chez mon oncle et ma tante à Champigny sur Marne. Ma mère habitait avec mon frère d’abord dans le 17ème puis dans le 11ème, au 97 boulevard Voltaire.

Comment s’est passée la période de la guerre?
En 1939, mon père fut à nouveau mobilisé comme sous-officier, puis démobilisé en 1940. Puis, le 6 juillet 1942, il fut arrêté par la police française, interné à Drancy, Compiègne et d’autres camps… Il est revenu, très affaibli, pesant 38 kg, à la fin de la guerre.
Quant à nous, mon oncle, ma tante et moi, pendant l’exode en 1939-1940, nous avons fui Paris en direction du sud de la France, en voiture. Les Allemands nous ont rattrapés à Vierzon et nous sommes revenus très inquiets pour mes grands-parents.
En pleine crise, nous avons quitté en 1942 notre maison confortable de Champigny pour nous cacher dans une maison (ancienne écurie désaffectée sans toilettes, en face de la Kommandantur!) Nous avons survécu grâce à un réseau de solidarité, d’entraide, organisé par des amis de la famille. Nous avons vendu tout ce que nous possédions. Un voisin juif, pour continuer à vivre aussi fabriquait clandestinement des chaussures et nous apportait du travail à faire.
Malheureusement pour ma mère et mon frère, le 7 mai 1944, ils ont été arrêtés à leur domicile au 97 boulevard Voltaire, après dénonciation d’une voisine qui convoitait leur appartement jouxtant le sien. Elle s’était vantée de cet acte auprès d’une voisine qui me l’a transmis après la guerre.

Qu’est-il arrivé à tes grands-parents ?
Ils habitaient le 11ème. Le jour de l’arrestation de ma mère et de mon frère, une voisine est venue leur annoncer la nouvelle. Dans la nuit, mon grand-père est décédé d’un arrêt cardiaque. Le lendemain, la police française est venue les arrêter. C’était le 8 mai 1944. Mon grand-père décédé, il fallait procéder à l’enterrement. On lui accorda à ma grand-mère un sursis d’une journée pour régler la situation. La police devait revenir le ledemain pour la chercher.
Au cours de la nuit, mon oncle et ma tante ont enterré secrètement mon grand-père, avec l’aide des pompes funèbres. Le coût financier a valu à ma grand-mère toutes ses économies. Elle est venue habiter ensuite à Champigny avec nous. Dans ce malheur, il faut constater que le décès de mon grand-père l’a sauvée de la déportation. Elle est décédée en février 1945, d’un cancer.

Et après la guerre?
Un jour, j’ai vu apparaître à Champigny une femme qui m’avait recherchée et m’a expliqué qu’elle avait été déportée à Auschwitz avec ma mère. Elle avait été atteinte du typhus et était morte dans ses bras le 27 janvier 1945, le jour de la libération du camp.
Un autre jour, je me suis retrouvée sur le boulevard Voltaire, j’ai vu une femme dont la silhouette ressemblait à ma mère, portant comme elle un manteau en léopard. Je me suis précipitée car je croyais que c’était elle, alors que je connaissais sa fin tragique. Je n’ai foulé le sol de ce quartier que très rarement depuis, que par nécessité (papiers à faire à la mairie), trop de souvenirs douloureux s’y rattachent.

Je souhaite pourtant de tout coeur que la Synagogue retrouve cette chaleur humaine que j’ai connue dans mon enfance, redevienne ce lieu convivial par le biais des associations qui feront refleurir un peu notre culture judéo-espagnole, au sein du 11ème arrondissement.
C’est aussi un lieu de mémoire, ne pas l’oublier.

Fait à Paris en mai 2006

Propos recueillis par Angèle Saül