Souvenir d'Estrea Arania

Je m’appelle Estrea ARANIA, née AMON; Je suis née le 3/8/1930 en Turquie. Nous étions 4 enfants (deux nés là-bas et deux à Paris). Nous habitions à Hyder Pasça, un quartier d’Istanbul. Nous avons émmigré en avril 1930. J’avais 3 mois. Si nous sommes venus en France, c’est que le frère de mon père y était déjà installé.

Nous habitions un hôtel au 47 rue Basfroi dans le 11è, comme de nombreux corélégionnaires. Mon père parlait bien le français car il l’avait appris à l’Alliance Israélite Universelle. Ma mère le parlait très peu. Je suis allée à l’école maternelle à côté de la synagogue, rue Popincourt.

Quels sont vos souvenirs de ce quartier ?

Je me souviens que nous entendions parler le judéo-espagnol dans les rues. Rue Basfroi se trouvait M. Valenci, l’épicier turc à qui l’on achetait des légumes de chez nous : courgettes et aubergines, qu’on ne trouvait pas ailleurs, car ma mère cuisinait à l’espagnole. En face se trouvait « Albert le boucher » qui vendait de la viande cachère et des produits orientaux. Il y avait Les Cinq Continents, où l’on achetait des cornichons au sel et du fromage de brebis, des fèves, de la masa pour Pâques. En face, il y avait une boulangerie tenue par un Juif ashkénaze.

En 1936, nous avons déménagé Cité Industrielle, dans des pièces plus confortables. Nous avons reçu une éducation juive. Nous respections les fêtes principales : Roch Hochanah, Kippour, Pessah, et allions à la synagogue. J’allais au patronage juif de la rue St Sébastien, le dimanche.

Quelle a été votre vie pendant la guerre ?

En 1939, mon père s’est engagé volontaire. Il a fait l’armée et est resté absent 4 ans de Paris. Il désirait fortement que nous ayons la nationalité française, être naturalisé, car nous étions Turcs à cette période.

erre, mon père travaillait dans un magasin de vente en gros de linge de maison, chez M. Léon Lévy, au coin de la rue Sedaine et du Bd Voltaire. Après l’armée, mon père n’a pas pu rentrer à Paris, les Français ne l’ont pas laissé. C’est ce qui l’a sauvé. Il était à Vierzon, à l’armée et s’est retrouvé à Jurançon dans les Pyrénées. Il a rejoint son patron qui avait quitté le quartier et s’était installé dans sa propriété. Mon père lui servait de jardinier, d’homme à tout faire. Il n’a pu rentrer que fin 44.

Ma mère est restée à Paris, avec ses quatre enfants. Elle vivait de l’allocation militaire de mon père. Je me souviens des cartes alimentaires et du rationnement.

Un jour la Police Française est venue chercher mon père, mais il était à l’armée. Je me souviens des autobus qui stationnaient rue Camille Desmoulins pour prendre les Juifs. Nous avions peu de fréquentations mais nous étions amis avec la famille Shalom, venue aussi de Turquie, installée depuis 1939 Cité Industrielle. Leurs deux enfants ont été cachés chez une amie catholique, juste avant la rafle du 20 août 1941. Leur père a été à Drancy mais a pu en sortir on ne sait comment.

Un après-midi, avec mes amis du quartier et Maurice Shalom, nous étions au square Parmentier. La police a bouclé le jardin, encerclé le square et nous a demandé notre nom. Nous avions 12/13 ans. Par instinct de survie, j’ai changé mon prénom. Je me rappelle aussi de la cousine de ma mère qui a été déportée à Auschwitz et qui est revenue. et a refait sa vie.

Avez-vous connu la synagogue du 7 rue Popincourt « al syete »

En 1950 mon mari et moi nous nous sommes mariés dans cette synagogue. C’est le rabbin M. Mizrahi qui a célébré le mariage. Nous avons habité rue du Morvan mais très vite nous sommes partis à Champigny sur Marne. Nous avons eu une fille qui s’est mariée à un Juif ashkénaze. Ils ont deux enfants.

Je souhaite que la synagogue, qui est un lieu de mémoire, puisse devenir un centre où la culture judéo-espagnole soit encore transmise.

Mai 2006
Propos recueillis par Angèle Saül