Revenir au Syete par M.Mazoyer-Saül

C’est d’un père provençal, né catholique, que je tiens mon premier prénom, Mireille. Par ma mère, née turque à Salonique, la tradition judéo-espagnole a été respectée puisque Béatrice est mon deuxième prénom.
Mes ancêtres maternels – c’est cette filiation que j’explore ici – quittèrent l’Espagne lorsqu’elle se débarrassa de ses Juifs. La légende familiale dit que Tolède fut notre berceau espagnol, jusqu’en 1492.
Alors, le Sultan les accueillit à Selanik, l’ancienne Thessalonique d’Alexandre, couronnée de ses remparts romains, au débouché des Balkans – les djidyos y devinrent majoritaires (plus de 80000 au début du 19ème siècle), ils appelèrent leur ville Salonique, « sale et unique », ou Salonica ou Salonico et on y parlait le judéo-espagnol jusqu’à ce que les Grecs en redeviennent maîtres, en 1922.
Salonique, promue vitrine de l’hellénisation du pays après 500 ans d’Empire Ottoman, Thessaloniki, dut oublier son caractère cosmopolite – les juifs devenus grecs virent le port au travail le samedi, ils virent les enseignes de leurs magasins, écrites en français, en italien brutalement démontées, et, surtout, l’antisémitisme apparu se faire parfois virulent…
Aussi partirent-ils nombreux, entre les deux guerres, qui en Palestine, qui en France, en Argentine, aux Etats Unis… Le krach boursier de 1929, les mauvaises conditions économiques en décidèrent d’autres.
Ainsi, Vidal Saül, qui n’était pas encore mon grand-père, mon Nono, Vidal, chauve et sévère, après avoir joué et perdu sur le sucre, vendit tout ce qui lui restait à Salonique et arriva avec sa femme et leurs sept enfants en France, en 1929.

Après un court passage par Asnières, la famille s’installa vite au 76 rue Sedaine, à Paris, dans le 11ème arrondissement.
Refuge, consolation et espoir des Judéo-espagnols exilés, la rue Sedaine et tout le quartier – la Roquette, Popincourt, Basfroi, le boulevard Voltaire et sa place – bruissaient, j’imagine, de la vie et de l’immense courage des Juifs grecs ou turcs qui commerçaient là en judéo-espagnol.
Mais revenons aux Saül. Les plus jeunes enfants, Edmond (Salomon), Michel (Menahem) et Suzanne, la petite, allèrent à l’école et y brillèrent. Le système d’entre-aide des Saloniciens de Paris, l’entregent de Vidal, son ardeur au travail lui permirent d’ouvrir une épicerie orientale et les aînés, Isaac, Boena, Rosina, Clairette y travaillaient après leurs journée de labeur salarié, entourés de l’affection de leur mère, Mazal Tov.
Mazal Tov Guerchon, ma Nona, discrètement mécontente lorsque les clients écalaient ses huevos haminados à même le carrelage impeccable, avant de les déguster en attendant pour 3 sous de moutarde. Comme dans tout magasin de produits coloniaux – ainsi disait Vidal, se souvenant peut-être avec nostalgie de ses transactions lorsqu’il était estimé négociant à Salonique – on trouvait de tout au 76, olives et tarama, halva et quezo blanco (« attention, de brebis, hein, du bulgare » me recommanderait ma mère des années plus tard, lorsque je lui en ferais expédier par Baltaïan, l’Arménien de Salonique, installé rue Bleue, dans le 9ème), boutargue ou aboutargo, les précieux oeufs de mulet séchés, un des délices de ce Shabbat que ma Nona observait scrupuleusement. Et même du sel, à emporter par 100 g entortillés dans un cornet de papier fort.
En 1931, Isaac, le Bohor, mourut, tout jeune, et Vidal s’assombrit ne se nourrissant plus que de café très sucré pendant 7 ans.
Puis, les trois filles aînées se marièrent, l’une après l’autre. Boena ou Bondy avec un Salonicien de Paris (Léon Cohen, et ils avaient deux enfants, Benjamin et Eliane Rachel), Rosina avec un Français de Provence, Paul Marius Florent – et elle devint alors française avec les félicitations du maire du 11ème – Clara ou Clairette avec un ashkénase, Marcel Goutmann (« Ils ne sont pas comme nous » disait de lui ma mère).
En 1941, nous étions 5 petits-enfants, les réunions familiales du dimanche chez mes parents dans le 12ème étaient rituelles et attendues, gaies pour tous. Mon Nono s’épanouissait à jouer aux cartes avec ses gendres taquins, les femmes cousaient, bavardaient et les enfants jouaient.
Très tôt, Edmond fut mobilisé (on lui avait promis la nationalité française s’il devenait soldat) bientôt prisonnier de guerre en Allemagne. Le gouvernement de Pétain édicta les lois anti-juives. D’où l’administrateur aryen (« un bon aryen » disait Monsieur Génevaz, le voisin compatissant de mes parents, en insistant sur la liaison) qui vint se servir dans la caisse de l’épicerie, surveillant mon grand-père lequel préféra fermer le magasin. De toutes façons, Michel Menahem avait été arrêté en août 1941 avec 5000 autres juifs du 11ème. Ils firent l’ouverture de Drancy. En novembre 1942, la police française procéda – après tant d’autres rafles – à celle des Juifs hellènes. Ma petite Nona, la douce Mazal Tov mourut gazée à Auschwitz avec 4 de ses enfants, 2 petits-enfants et son mari, le Preto.
La famille de Grèce subit le même sort avec tous les Juifs de Grèce, à partir de Pessah 1943.
En France, Rosina et Clairette, ma mère et ma tante, échappèrent aux arrestations, l’une en zone libre avec mari et enfant – né en 1943, Maurice, le bébé Maurice, fut circoncis par un mohel de Bordeaux que son père était allé chercher en pleine guerre, depuis Brive la Gaillarde. L’autre, ma mère, restée à Paris avec mari et enfants, traversa la guerre et ses dangers mortels en serrant son sac sur sa poitrine lorsqu’elle sortait. Elle cachait ainsi l’étoile jaune cousue pour elle par sa propre mère.
La guerre finie, je grandis, bercée par les souvenirs de Salonique – ma mère ne se lassait pas de raconter – et il fallait bien toutes les histoires de Djoha, tous les proverbes, tous les souhaits en judéo-espagnol  – le « vivas, crescas y florescas como el peshito en agua fresca » répondant aux éternuements – pour nous faire un peu oublier l’attente vaine de ceux qui avaient disparu.
Jamais mon père n’évoqua cette période devant nous, ses enfants.

En 1984, ma fille aînée partit visiter la Grèce dont Salonique avec ma mère, ce furent 15 jours de larmes.
En 1986, toute la famille, les petits-enfants et arrière petits-enfants de Vidal et Mazal Tov remirent les pas dans ceux des ancêtres, au bord de la Méditerranée, face à l’Olympe qui tourne le dos à la ville. J’appris à dire « Thessaloniki te agapo ». Je t’aime, Salonique.
En 1988, j’allais en Israël avec ma mère, là où mon Nono avait possédé un terrain, sur les collines de Tel Aviv. Le deuil pouvait commencer, 40 ans après. Même durée que l’errance des hébreux dans le désert, après la sortie d’Egypte. Mais cette fois-là, il ne nous avait pas sauvés, comme remarqua ma mère navrée à la vue de Moïse sur une sculpture à Yad Vashem.
J’étais déjà grand-mère, c’était moi la Nona. Mes petits-fils, circoncis, font le lien avec notre filiation juive. Mes petites-filles savent plier les filikas, en bonnes descendantes des femmes de la famille.
En 1989, au hasard – dirait-on – mais je ne crois pas au hasard dans cette histoire – nous achetâmes, mon mari et moi, un petit appartement rue Sedaine. Au 71.
Je revenais sur les lieux du crime, comme je pensais alors.
Et de rencontres en amitiés nouvelles, c’est la présence des miens dans le quartier qui me fut rendue.
J’appris l’existence de la petite synagogue au 7 rue Popincourt, et comment, à la mort d’Isaac, Edmond y était envoyé par sa mère, chaque vendredi soir,  pour les prières rituelles, remplir ses devoirs de frère devenu l’aîné des garçons. J’appris que Michel y avait fait sa bar-mitzvah et trouvai dans les clichés familiaux oubliés une photo de lui avec d’autres jeunes garçons et le rabbin Catarivas, toujours au Syete. J’appris comment le mariage de ma tante Boena avec Léon Cohen avait eu lieu à la synagogue de la rue Saint-Lazare, celle assez grande et prestigieuse pour le mariage de la fille de Vidal Saül.

Les souvenirs du quartier me furent racontés par une voisine un peu âgée, Calo, par un nouvel ami, René Benbassat – « mais oui, j’ai bien connu ton grand-père, le Preto, ta grand-mère était si gentille » – par un homme rencontré avec Calo dans la rue – « Clairette est-elle toujours aussi belle ? Toutes les filles du quartier allaient à l’épicerie de votre grand-père pour les fils, magnifiques, et nous les garçons y allions pour la beauté des demoiselles, derrière le comptoir… »
Heureux, les souvenirs d’avant-guerre et puis Calo avait entendu, épiant derrière ses volets clos rue de la Roquette, le 20 ou le 21 août 41, la cohorte des Juifs arrêtés et emmenés au gymnase Japy – « et tu peux me croire, pleurait Calo, que les pas de 5000 hommes rue de la Roquette, ça fait un bruit… »
Nous avons vécu 7 ans au 71 rue Sedaine. Pas un jour sans que je me demande comment était la vie des miens, de tous, lorsque leur vie s’y déroulait dignement, durement, joyeusement.
Je passais devant ce qui avait été le magasin de mon Nono. Le carrelage était ancien et je songeais à ses pieds le foulant et à ma Nona ou une des filles le nettoyant – eau fraîche et serpillère – comme font les femmes, pour une propreté méticuleuse, comme elles faisaient à Salonique, comme on fait dans toute bonne maison judéo-espagnole.
Je passais devant le Café du Bosphore où les amis du Nono avaient joué aux cartes. « Ju Léon, ju! »
Je passais devant l’Hôtel de l’Europe où ma grand-mère prenait une chambre, un mois par an, à deux pas de l’épicerie mais en hauteur, en étage, afin de restaurer sa santé par le bon air comme elle faisait à Salonique, partant en calèche aux bains de Langada – et ses filles lui apportaient les borrekitas et la tranche de pastèque fraîche.
Et maintenant, je rêve que le Syete, restauré, devienne lieu de mémoire, de culture. Qu’on y célèbre Pessah en judéo-espagnol, qu’on y donne concerts et conférences, que la voix, la gaie et sombre histoire des nôtres y soit portée et entendue.
Je souhaite que le Syete redevienne lieu d’échange, de vie.

Mireille Mazoyer-Saül
mai 2006