Les mots- Rue Sedaine
Rue Sedaine
Errances
Les mots
L’importance de la vague d’immigration qui a conduit en France, dans l’entre-deux-guerres, tant de familles séfarades établies depuis plus de trois siècles sur les rives orientales de la Méditerranée appelle quelques explications.
On notera d’abord le rôle des écoles de l’Alliance israélite universelle, dont le siège était à Paris, et de l’Alliance française, dont la réputation était grande, et que les enfants de ces familles fréquentaient : ils y apprenaient à lire et à écrire dans notre langue, mais aussi à aimer ce pays qui avait émancipé les juifs pendant la Révolution et se proclamait fièrement « la Patrie des Droits de l’Homme ».
Ce discours était bien de nature à séduire une minorité qui bénéficiait, certes, de la tolérance relative des pays musulmans, qui expulsèrent rarement leurs juifs jusqu’à 1948, tolérance qui avait toutefois pour contrepartie le statut de dhimmis, soumis à diverses vexations et brimades et à l’interdiction de porter les armes. Les Jeunes Turcs avaient aboli cette dernière discrimination (1909), mais toléraient le paiement de remplaçants. La révolution kémaliste, qui se voulait laïque, mit un terme à cette pratique, mais elle était également nationaliste et se défiait des minorités ; aussi beaucoup de jeunes juifs partirent pour échapper à un service militaire où on ne leur confierait que des pelles et des pioches pour l’entretien des routes, et préférèrent servir la France.
Enfin, bien sûr, l’aventure tentait particulièrement les plus pauvres, qui espéraient échapper à la misère et y réussirent en général.
Ces motivations étaient très fortes : la communauté séfarade était animée par un grand désir d’assimilation. Sur le plan religieux, elle entretenait avec ses croyances traditionnelles le genre de rapports sentimentaux qui attachait encore les catholiques de France aux leurs, c’est-à-dire qu’elle était toute acquise à la laïcité, qui renvoyait la religion à la sphère privée, bien différente en cela de ce que devait être plus tard l’immigration d’Afrique du Nord. Ce désir de s’intégrer s’est particulièrement manifesté sur le plan scolaire : les sœurs Pinto et Sarfati étaient fières d’être les premières de leur classe, et ce n’étaient pas des exceptions dans leur communauté.
• Ladino
Le ladino (latin) est ce bel espagnol du XVème siècle, mâtiné de turc et de grec, que la communauté sépharade a continué à parler dans l’exil. En France, il s’est beaucoup altéré : je me souviens du fou-rire de mon ami Catalan, en Algérie, quand je prononçai le mot chapdus (fade, se dit d’une personne) alors qu’il faut dire shavdo ! Cette dégénérescence se poursuit : Maurice Havio dit aujourd’hui meldah (mot hébreu signifiant lire) pour meldado. qui en est la forme en ladino. Je sais bien que, sous l’influence d’universitaires, on réserve aujourd’hui le mot ladino à la langue créée par les rabbins, qui faisaient correspondre à chaque mot hébreu un mot espagnol tout en gardant la syntaxe de l’hébreu, et que l’on tend à désigner la langue des sépharades par le terme nouveau de judéo-turc ou djudyo, spanyol, etc. mais la famille de Sarah appelait sa langue le ladino.
• Meldado
C’est la célébration religieuse de l’anniversaire d’un décès.
Avec l’âge, et à cause de l’attachement des Havio aux traditions, la liste des meldados auxquels nous assistons chaque année s’allonge : Victor Havio, Léon Aboulafia, Rébecca, Régine… Le service est suivi d’un repas entre parents et amis qui ne peut se tenir, pour nous, au cal, où l’on mange casher, et qui est l’occasion de retrouvailles chaleureuses.
• Cal
Nom ladino de la synagogue. Le Call (confusion avec l’espagnol calle, rue) désigne, en catalan, le quartier juif avec ses rues et ses institutions : synagogue, yeshiva (école), bains rituels, etc.
L’hébreu Kahal, assemblée, communauté, désigne le quartier juif des villes de l’Europe médiévale. Ce mot hébreu correspond à ecclesia en latin. L’Ecclésiaste est le livre de Kohélet.
• Dhimmis
Le statut traditionnel de Dhimmis (protégés) est celui des minorités religieuses (chrétiennes, juives, animistes, etc.) en terre d’islam. Les musulmans sont tenus de respecter leur vie et leurs biens. En contre-partie, les dhimmis doivent une obéissance absolue, un impôt de capitation et le logement des soldats en temps de guerre. Malgré cette protection, des émeutes ont fréquemment éclaté contre ces populations considérées comme étrangères, entraînant exactions, pillages et massacres.
Rien en somme de très différent de ce qui se passait dans la chrétienté, qui a pourtant montré sa plus grande rigueur doctrinale en expulsant périodiquement ses juifs, et sa supériorité technique en organisant la Shoah.
