Le Bain de Vapeur
Vous connaissez le 93 rue de la Roquette?
J’habite le quartier Voltaire, à deux rues d’où se situe toujours l’hôtel dans lequel mes grands-parents, ma mère et mon oncle ont débarqué en mai 1924. Un après-midi récent, après avoir traversé la place Voltaire, j’emprunte la rue de la Roquette. La porte cochère du 93 est ouverte. C’était là que se tenait le mythique bain de vapeur des dames juives turques du quartier. J’entre. Le sol est toujours recouvert de mosaïque. En face de moi, l’escalier de mon souvenir, une volée de marches en pierre dont les rampes, de part et d’autre, partent en volutes.
Au fronton figure toujours l’inscription en mosaïque « Bains Voltaire » Et là, tous les souvenirs affluent …..
A la fin des années 50, le jeudi était le jour du bain de vapeur des dames turques. On accédait à l’établissement par un vaste hall, le sol recouvert lui aussi de mosaïque. Ensuite la piscine d’eau fraîche dans une atmosphère feutrée où les sons sortaient assourdis. Les dames, après le hammam à l’eucalyptus je crois, étaient frictionnées avec vigueur au gant de crin et ensuite pétries par les mains expertes et fermes d’une masseuse (mais je ne jurerai pas de son diplôme).
Ensuite encore une petite pause au hammam. Pour les courageuses : trempette rapide dans la piscine, fraîche. Et enfin l’essentiel de la journée : drapées dans des peignoirs de bain, indolentes, elles pouvaient enfin s’asseoir autour d’une table, dans le hall, et déguster avec un « cafiko turko » les merveilles que chacune avait amenées. Qui les « borékitas, les tapadas, les guevos haminados, les biskotchos » et autres douceurs. Tout cela au milieu des rires, des salutations et des conversations animées en judéo-espagol. Temps doux après les périodes d’horreur qui ont tant touché cette communauté.
Moi j’avais 20 ans à cette époque. J’accompagnais ma mère de temps à autre et je retrouvais tante, grande cousine et des amies de ma mère, fière de me faire participer à ces réjouissances d’un autre temps. Bien sùr pas question de me dénuder comme elles et je restais pudiquement en maillot de bain !
Un jeudi, un buffet un peu plus fastueux que d’habitude était présenté dans le hall. L’atmosphère était à la fête. Une jeune fille, future mariée, était présente. Intimidée, elle était très entourée de sa famille, d’amies proches et de bien d’autres personnes. Des plaisanteries en djudio fusaient, ce qui faisait rire aux éclats l’assemblée. Ma mère m’avait expliqué la signification de cette réunion. Par tradition, une mariée devait se baigner avant la cérémonie du mariage. En fait une réminiscence de la pratique religieuse du mikvé, nom et pratique manifestement inconnu de ma mère et de la communauté turque. Enfin la jeune fille, dénudée, a dù se baigner dans la piscine, sous les applaudissements et les commentaires de toutes les dames présentes. Je me souviens de sa confusion. Elle confiait plus tard que, aussi sa belle-mère était présente !
Alors que tout me revenait en mémoire, je me suis avancée dans ce qui fut le hall, le sol toujours recouvert de la même mosaïque aujourd’hui. Et là, je me suis heurtée à une porte vitrée avec interphone …….J’ai redescendu l’escalier en ne regardant que la mosaïque du sol et suis partie avec mes souvenirs intacts.
Claire Romi-Mazalto
2002.
