La Bar Mitzva par Jo AMIEL
En cette fin d’année 1938, Depuis un an, tous les jeudis matin, il se rendait au Talmud Torah, situé dans le passage Charles Dallery, dans le quartier Roquette, et là, des professeurs, venus de Turquie, tentaient de l’initier à la lecture de l’hébreu et à la connaissance de l’histoire biblique. Cette préparation tardive était très insuffisante et, afin de la parachever, il recevait du bedeau de la synagogue de la rue Popincourt, le schamach, des cours particuliers. Il lui enseignait notamment la Paracha, le passage, le passage du livre des prières qu’il aurait à réciter ce jour-là, lorsqu’il monterait pour la première fois de sa vie à la Torah. L’hébreu lui paraissait être une langue barbare aux intonations rugueuses, étranges, difficiles à assimiler. Au grand désespoir de son maître, Monsieur Benezra, il ne faisait aucun effort notable pour essayer de progresser. En revanche, l’élaboration du discours traditionnel en djoudio, sa langue maternelle, qu’il prononcerait lors de cet événement devant tous les assistants était la seule chose avec la perspective de recevoir des cadeaux qui lui plaisait.
Shéma Israel adonaï eloénou adonaï ehud ». Tout de blanc vêtu pour cette circonstance solennelle, debout devant l’aron a kodesh, l’armoire sacrée, portant dans ses bras les rouleaux de la Torah sur lesquels étaient posés les rimonim, ces cylindres d’argent briqués, astiqués, étincelants, Marco chantait la prière traditionnelle des Juifs du monde entier et l’assistance, à chaque fin de phrase, faisait les réponses liturgiques. Ensuite, sur un signe du rabbin, le barmitsva, emmenant avec lui son lourd fardeau, se déplaça parmi les fidèles, au rez-de-chaussée de cette petite synagogue de la rue Popincourt qui, ce samedi matin d’hiver, affichait complet. Sur la galerie, au premier étage, les femmes se penchaient en se tenant à la balustrade pour mieux voir la scène et tendaient leurs mains dans un geste de bénédiction. Certaines, ne pouvant contenir leur émotion, pleuraient. En bas, les hommes tenaient les franges de leur talith, le châle rituel, pour toucher ainsi, au passage, le tissu des rouleaux sacrés. Revenu à la téva, le pupitre des prières, libéré de sa charge, Marco put enfin s’asseoir et se reposer quelques instants pendant que l’officiant chantait les psoukims, les chapitres de la paracha de ce jour. Puis ce fut l’apothéose. Debout, d’une voix forte et bien assurée, sans trembler et sans aucune hésitation, Marco récita en hébreu, dans un silence total, la partie du programme réservée à son intention et qu’il avait longuement étudiée et apprise par cœur au cours des dernières semaines. Ensuite vint le discours en djudio :
Signor Haham, Kéridos Parientès, Kéridas Hermanas y Kérida Familia.
En esta dia santo dé miss trédgé anios, a régrassio el Dio, Benditcho El, qué mé décho a complir my barmitsva y régrassio tan bienne al signor Haham, al miss,professor y a todos qué mé embésaron la ley dé Moshé
(« Monsieur le Rabbin, chers parents, chères sœurs et chère famille. « En ce jour de mes treize ans, je remercie D-ieu béni soit-il, qui m’a permis d’accomplir ma Bar-Mitsva et je remercie Mr le Rabbin et tous ceux qui m’ont enseigné la loi de Moïse »)
Sa prononciation du judéo-espagnol, son accent faubourien faisaient sourire et attendrissaient tout à la fois. Il proclama sa détermination de vivre dans le judaïsme et il termina par un vibrant éloge à ses parents qu’il remercia de l’éducation qu’il avait reçue d’eux et à qui il promit d’écouter, dans sa vie d’adulte, leurs conseils et leurs leçons afin de les honorer comme l’ordonne la halacha, la loi juive. Léon, fortement ému, ne put retenir quelques larmes. Jo, qui avait tenu à assister à la cérémonie, « pour voir » et qui, pourtant, n’avait rien compris aux paroles prononcées, se surprit à ressentir un trouble, une curieuse émotion inexplicable à ses yeux. Quelques jours plus tôt il avait accompagné son ami et arpenté, avec lui, les rues de ce petit morceau de l’ «espagnolité juive » implanté dans ce quartier de la Roquette, en plein cœur de la capitale, par ces milliers d’immigrants venus chercher en, France, pour la grande majorité d’entre eux, après la Première Guerre mondiale, de meilleures conditions de vie et trouver également, ici, un plus grand espace de liberté. Ils étaient originaires des pays de l’ancien empire ottoman, la Turquie, la Grèce, la Bulgarie, la Yougoslavie du sud et avaient en commun la pauvreté, les effroyables conditions d’habitation, l’eau sur le palier, les w.c. à l’étage ou dans la cour, les murs suintants d’humidité, les punaises et, également, à quelques vocables près, le langage, le judéo-espagnol. Cette promiscuité involontaire, cette langue commune, créaient entre eux des liens de voisinage souvent étroits, amicaux, quasi familiaux. Tous fréquentaient la même synagogue, et cette solidarité dans la misère née des circonstances avait généré un tissu associatif dense, un réseau d’associations diverses, cultuelles, culturelles et caritatives. Parmi ces dernières l’ozer dalim, l’aide aux pauvres, qui distribuait périodiquement aux familles nécessiteuses des vêtements collectés parmi les quelques grossistes fortunés de la rue Sedaine et alentour, était l’une des plus actives. L’un de ses responsables était Victor Bueno, le frère de Léon, et c’est chez cet oncle qui demeurait rue des Taillandiers, dans le « ghetto », que Marco avait entraîné Jo avant d’aller faire le tour des épiceries du quartier pour y acheter les denrées importées d’Orient et qui serviraient à la préparation des plats traditionnels qui seraient servis aux invités après la cérémonie.
Estelle avait soigneusement noté, sur une liste remise à son fils, le nom des aliments, en espagnol, ainsi que l’adresse des commerçants où il y avait lieu de les acquérir. Elle avait ses habitudes et n’entendait pas être contrariée sur ce point.
L’oncle Victor les reçut avec beaucoup d’aménité. Son épouse et lui-même rivalisèrent d’attention envers los dos ijicos, les deux petits, comme ils les surnommèrent et, d’abord, s’adressèrent à leur estomac. En un instant la table de la salle à manger se couvrit de ces mets venus de Turquie, de Grèce, de Bulgarie, que Jo apprenait à aimer grâce à son ami à qui il faisait découvrir, en retour, la cuisine traditionnelle des Juifs d’Europe Centrale. Le regardant avec curiosité son hôte lui demanda :
- Tou parientès, donde son ? (tes parents d’où sont-ils ?)
Marco l’interrompit brutalement :
- Il ne comprend pas, ses parents sont Polonais
Victor sourit :
- Lehli ès, si, sé vé dé la cara. Muy bouéno paressé (C’est un Polonais, oui cela se voit sur son visage. Il paraît être très bien)
Ce genre de réflexion irritait Marco au plus haut point. Cette césure entre les deux communautés, cette exacerbation par certains des différences de comportement, cette ignorance l’un de l’autre le faisaient bondir d’indignation. Récemment, dans la famille de Jo, il fut interpellé par l’un de ses oncles qui, étonné de son ignorance du yiddish, lui demande, dans cette langue, « di verstajn nit kaïn yiddish di bist nit kaïn yid ? » (Tu ne comprends pas le yiddish, tu n’es pas Juif).
La collation, qui leur avait été offerte, dûment avalée, les deux enfants prirent congé et partirent afin d’effectuer, dans le quartier, les achats prévus. Dans la rue, les hommes, les femmes, s’interpellaient en djudio et Jo, qui trouvait cette langue chantante, agréable à entendre, se promit d’en apprendre les rudiments. Ce souhait, cette aspiration à acquérir encore plus de connaissances, ce besoin boulimique d’érudition, firent rire Marco aux éclats.
Les assistants qui refermaient leur livre et ôtaient leur talith, signes annonciateurs de la fin de la cérémonie, le tirèrent de sa rêverie. Les congratulations d’usage qui commençaient l’horripilèrent et il éprouva le besoin de s’aérer quelques instants. A peine avait-il poussé la porte vitrée, peinte en blanc, que deux agents cyclistes, postés là, devant l’édifice religieux, en vue d’éviter tout incident à cette époque où les provocations antisémites étaient monnaie courante, l’interpellèrent :
- Tu t’appelles comment ?
Ils souriaient, n’avaient pas l’air méchant, et c’est tout naturellement qu’il répondit :
- Joseph, Joseph Markovitch
- Joseph, fit l’un d’eux, tu es sûr que ce n’est pas Isaac, Jacob…
- Ou Salomon, ou Moïse, renchérit l’autre en s’esclaffant.
Jo, complètement ahuri, interloqué, ne répliqua pas et se réfugia précipitamment à l’intérieur. Il se confia au chamasch qui se trouvait là afin de canaliser la sortie et faire en sorte qu’elle se déroulât rapidement. Il l’écouta avec beaucoup d’attention et murmura entre ses dents :
- Son cadimsiss (ce sont des salauds). Le mieux est de laisser dire. J’en parlerai à nouveau au commissaire.
Jo AMIEL « LES TEMPS DU SIECLE »
Editons de Marais décembre 2000
Avec l’aimable autorisation de Jo AMIEL
