Un kippour à Naples:

Je m’appelle Nathalie ADATO et j’ai 39 ans. Depuis que ma grand-mère Rachel ADATO née Fermon à Istanboul est décédée en 1987, je n’avais pas eu le courage de retourner écouter l’office de Kippour à la synagogue Don Isaac Abravanel, rue de la Roquette. Ce rituel nous l’avions de son vivant, mes parents, ma sœur et moi, cela tous les ans. Rachel tous les Kippour avait sa place réservée à l’étage des femmes sur la rangée de gauche au milieu de ses amies de toujours, Suzanne Sarfati et Régine Ruben. Elle avait avec elles deux, vécu dans le 11ème dès son arrivée de Turquie dans les années 20 et elles avaient ensemble dû affronter les épreuves dans la France occupée. Nous venions la rejoindre à la Kila (le Temple) pour entendre Neila (prière de la fin de Kippour) et le chofar puis nous allions tous ensemble chez elle pour couper tani (le jeûne).

Depuis son décès, mes parents et moi ne fréquentions plus la synagogue et quand j’avais envie d’entendre les prières, je me mêlais aux gens de mon quartier dans des oratoires de rite Tunisien ou Marocain, mais la résonance n’était pas la même, je n’étais pas en phase, je ne me retrouvais pas dans des coutumes qui n’étaient pas les miennes. J’avais aussi, au fil des années, essayé d’assister à des fêtes parmi les communautés Ashkénazes mais je n’étais pas non plus dans mon univers. Ainsi, j’en étais venu à faire tani chez moi ces dernières années, tout simplement. Bien sur j’aurais pu retourner rue de la Roquette mais le lien était rompu, je ne connaissais plus personne, ceux qui m’étaient familiers de la génération de mes grands parents étaient tous morts depuis plusieurs années, ceux de la génération de mes parents comme eux ne fréquentaient plus non plus la synagogue et je ne connaissais pas ceux de mon âge.

Cette année, le hasard a voulu, que je sois à Naples pour le jour de Kippour. Me sentant encore plus isolée que d’habitude, je décide même de ne pas commencer tani vendredi soir puis au cours de la soirée, prise de plus en plus par le remords, j’en fais part à l’amie qui m’accompagnait dans ce voyage et qui aussitôt m’encouragea à trouver le lendemain la synagogue de Naples.

J‘étais très partagée entre l’envie de marquer ce jour important et l’appréhension à nouveau d’arriver dans une synagogue où je n’allais pas, une fois de plus me trouver à ma place. Me laissant convaincre quand même, nous nous mettons en quête de la synagogue et nous y arrivons pour la dernière heure au commencement de la prière de Neila. La synagogue se trouve au fond d’une impasse, sous un vieux porche, au premier étage d’un immeuble très ancien. Timidement nous y entrons. Dès notre entrée, nous sommes très gentiment accueillis par des gens qui sont habillés de façon décontractée. Ils ne sont pas religieux comme les gens que j’avais l’habitude de côtoyer quand je fréquentais les oratoires de mon quartier, ils me rappellent de vagues souvenirs, je me sens alors très à l’aise, nous assistons à la fin de l’office et en redescendant dans le hall d’entrée je me mets à visiter ce lieu qui en plus d’être une synagogue est aussi le centre communautaire. Tout naturellement, je commence à parler avec un monsieur qui très vite se met à parler français avec un bel accent. Dans la conversation j’apprends que Monsieur Sandro est le président de cette communauté, elle compte 200 personnes, ce sont des juifs du sud de l’Italie. Je lui parle de mes origines et alors il m’accompagne auprès de deux vieilles dames, il m’explique que l’un d’entre elles est née comme ma grand-mère à Salonique et a 90 ans ; l’autre vieille dame est âgée de 95 ans et est née à Istanbul comme mon autre grand-mère, et d’ailleurs rajoute t-il ici la plupart sont gréco turques d’origine comme moi. Je me suis mis à dire quelques mots à ces dames en djudyo. Au fur et à mesure de notre discussion j’ai appris que la vieille dame, née à Istanbul, a l’âge qu’aurait eu mon grand père, et a été comme lui, élève au collège Saint Joseph d’Istanbul. J’étais tellement émue qu’à la fin de notre conversation et au moment de nous quitter, je n’ai pas pensé à leur demander leurs noms. Je suis repartie avec un sentiment étrange il s’est produit quelque chose d’indescriptible ce soir là, je me sentais à l’aise dans cette communauté comme je l’étais quand j’étais petite près de ma grand-mère à la synagogue Don Isaac Abravanel, au milieu de gens qui avaient la même façon que nous de vivre leur judaïsme, de l’italien, du turque, du grecque, du judéo-espagnol….

La semaine suivante, je suis rentrée à Paris, et pour la fin de Souccoth, j’ai remis les pieds à la synagogue Don Isaac Abravanel, même si ce n’est plus comme du temps de mes grands parents, c’est le Temple de ma famille, la seule kila ou je peux me sentir un peu chez moi.

Nathalie ADATO
Septembre 2007