L'incendie du Syete en Aout 2004 :

Derrière les portes brûlées, il y a le souvenir de deux dates : l’exil forcé de juillet 1492 et les rafles de juillet 1942.

Très soigné dans son complet noir, Maurice Alhadeve, 62 ans, n’arrive pas à détacher ses yeux de la façade calcinée du centre social de la rue Popincourt. « Je suis né en face, au n° 4, soupire-t-il. J’ai habité trente ans dans cette rue. J’ai fait ma bar-mitsva dans ce centre social, quand c’était encore une synagogue. »

Maurice a traversé la ville dès qu’il a appris l’incendie. Derrière les cendres qui s’étalent sur le trottoir, c’est aussi une partie de son histoire qui est partie en fumée. Celle d’un enfant né pendant les rafles, au sein d’une communauté de juifs séfarades originaires de Turquie, qui continuait à parler espagnol depuis plus de cinq siècles.

Maurice n’a pas oublié le mois : juillet 1492. Quelques semaines avant que Christophe Colomb ne découvre l’Amérique, Isabelle de Castille, après avoir chassé les Arabes de Grenade, contraignait les juifs à quitter la péninsule Ibérique par la persécution. Parmi ces 300 000 séfarades, beaucoup ont péri sur la route de l’exil. Certains ont gagné l’Afrique du Nord ou l’Italie. La plupart ont trouvé refuge dans l’Empire ottoman – en Turquie d’Europe et d’Asie, en Grèce, en Bulgarie ou en Palestine.

«LE PAYS DE L’ELDORADO»

Une vingtaine de générations plus tard, les parents de Maurice ont quitté la Turquie après la première guerre mondiale et la chute de l’Empire ottoman pour venir s’installer en France, « le pays de l’eldorado », résume-t-il. Dans la rue Popincourt, les trois cafés s’appelaient alors le Bosphore, l’Istanbul et l’Athènes. Et, comme dans beaucoup d’autres commerces du quartier, on continuait à y parler espagnol, « la langue dans laquelle j’ai été élevé », précise Maurice.

Derrière les portes brûlées, il y a aussi le souvenir d’une autre date, juillet 1942. « Le quartier a été particulièrement touché, rappelle M. Alhadeve. A Paris, la première rafle a eu lieu dans le 11e arrondissement, où 7 000 juifs ont été arrêtés. » Maurice venait de naître. Sa mère et ses soeurs avaient échappé à la police et au Vel’ d’Hiv’ parce que des voisins protestants avaient accepté de les cacher.

Sur la façade noircie du 7 rue Popincourt, de grands trous noirs ont désormais remplacé les tables de la Loi et deux étoiles de David. « Les gens qui venaient dans ce centre social n’étaient pas des militants, s’indigne Maurice. C’étaient des retraités. Ils conservaient la mémoire de ce qui était à l’origine un lieu de culte. Ils gardaient aussi le flambeau de cette communauté judéo-espagnole. »

Alexandre GARCIA