Autour  du Syete :

En 1989, au hasard – dirait-on – mais je ne crois pas au hasard dans cette histoire – nous achetâmes, mon mari et moi, un petit appartement rue Sedaine. Au 71. Je revenais sur les lieux du crime, comme je pensais alors. J'étais déjà grand-mère, c'était moi la Nona. Et de rencontres en amitiés nouvelles, c'est la présence des miens dans le quartier qui me fut rendue.

J'appris l'existence de la petite synagogue au 7 rue Popincourt, et comment, à la mort d'Isaac, Edmond y était envoyé par sa mère, chaque vendredi soir, pour les prières rituelles, remplir ses devoirs de frère devenu l'aîné des garçons. J'appris que Michel y avait fait sa bar-mitzvah et trouvai dans les clichés familiaux oubliés une photo de lui avec d'autres jeunes garçons et le rabbin Catarivas, toujours au Syete. J'appris comment le mariage de ma tante Boena avec Léon Cohen avait eu lieu à la synagogue de la rue Saint-Lazare, celle assez grande et prestigieuse pour le mariage de la fille de Vidal Saül. Les souvenirs du quartier me furent racontés par une voisine un peu âgée, Calo, par un nouvel ami, René Benbassat – "mais oui, j'ai bien connu ton grand-père, le Preto, ta grand-mère était si gentille" – par un homme rencontré avec Calo dans la rue – "Clairette est-elle toujours aussi belle ? Toutes les filles du quartier allaient à l'épicerie de votre grand-père pour les fils, magnifiques, et nous les garçons y allions pour la beauté des demoiselles, derrière le comptoir..." Heureux, les souvenirs d'avant-guerre et puis Calo avait entendu, épiant derrière ses volets clos rue de la Roquette, le 20 ou le 21 août 41, la cohorte des Juifs arrêtés et emmenés au gymnase Japy – "et tu peux me croire, pleurait Calo, que les pas de 5000 hommes rue de la Roquette, ça fait un bruit..."Nous avons vécu 7 ans au 71 rue Sedaine. Pas un jour sans que je me demande comment était la vie des miens, de tous, lorsque leur vie s'y déroulait dignement, durement, joyeusement. Je passais devant ce qui avait été le magasin de mon Nono. Le carrelage était ancien et je songeais à ses pieds le foulant et à ma Nona ou une des filles le nettoyant – eau fraîche et serpillière – comme font les femmes, pour une propreté méticuleuse, comme elles faisaient à Salonique, comme on fait dans toute bonne maison judéo-espagnole. Je passais devant le Café du Bosphore où les amis du Nono avaient joué aux cartes. "Ju Léon, ju!"Je passais devant l'Hôtel de l'Europe où ma grand-mère prenait une chambre, un mois par an, à deux pas de l'épicerie mais en hauteur, en étage, afin de restaurer sa santé par le bon air comme elle faisait à Salonique, partant en calèche aux bains de Langada – et ses filles lui apportaient les borrekitas et la tranche de pastèque fraîche. Et maintenant, je rêve que le Syete restauré devienne lieu de mémoire et de culture. Qu'on y célèbre Pessah en judéo-espagnol, qu'on y donne concerts et conférences, que la voix, la gaie et sombre histoire des nôtres, y soit portée et entendue.

Je souhaite que le Syete redevienne lieu d'échange, de vie.

Mireille Mazoyer-Saül
mai 2006.